« L’Amour fou est une expérience, on en sort transformé.
Pour une fois, l’expression n’est pas galvaudée quand, devant le film de Jacques Rivette, on voit ce que l’on croit n’avoir jamais vu au cinéma : jamais vu Racine et Andromaque comme cela, jamais vu le rapport du théâtre tragique avec la vie moderne de la jeunesse de 1967, jamais vu le cinéma se faufiler ainsi dans les failles et trous de souris pour faire fuir les images selon une ligne de chant qui est la ritournelle d’une désertion avant le désert qui vient – le désert qui est déjà là.
Le processuel en procès
Si l’art de L’Amour fou est périlleux, c’est qu’il court plus d’un danger. Les périls ne viennent jamais seuls, on le sait. Et déjà sa durée, redoutable, plus de quatre heures.
Côté théâtre, les répétitions de l’Andromaque de Racine sont un travail tellement poussé, ses vagues toujours recommencées, fracassées sur le rocher du classicisme à l’épreuve de la modernité, qu’elles diffèrent la première représentation au point de la rendre hypothétique, sur le fil, suspendue.
Côté chambre, le refus de Claire, la comédienne prévue pour jouer Hermione dans la mise en scène de son mari Sébastien, est une craquelure dans le mur ouvrant sur un vortex par où bruit la schizophrénie de l’époque. Un trou noir aussi effrayant que la bonde de douche de Psychose d’Alfred Hitchcock, aussi terrorisant que l’araignée-hélicoptère assaillant l’esprit fêlé de Karin (Harriet Andersson) à la fin d’A travers le miroir d’Ingmar Bergman.
Le film de Jacques Rivette est un va-et-vient, immense comme un fleuve, entre ces deux espaces – les deux rives de son bouillonnant lit. Les deux rives du Rivette sont des cercles dont les rotations, en exerçant encore et encore des effets de concentration et de dilution, tension montante et sa déperdition, sont des révolutions finissant par renverser les satellisations ordinaires. Si le processuel est l’idée mobilisant toute l’énergie du cinéaste, c’est que le film est un procès, après celui de La Religieuse et avant celui de Jeanne la Pucelle, mais celui-là sans tribunal sinon qu’il en distribue les fonctions, pour les métamorphoser, selon ses scènes propres.
Magnifique analyse du film d’Hélène Deschamps dans son ouvrage « Jacques Rivette : théâtre, amour, cinéma .



